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Vendredi 16 février 2018

Statut des animaux : « L’encyclique Laudato Si’ est une révolution »


Pour l’historien Éric Baratay, spécialiste de l’histoire des relations hommes-animaux et membre de l’institut universitaire de France, l’encyclique Laudato Si’ (2015) du pape François marque une étape importante dans l’évolution du catholicisme en faveur des animaux. Elle a eu cependant peu d’écho dans l’épiscopat français qui, selon lui, se réfugie désormais dans le mutisme sur ce sujet. Entretien.


Pourquoi l’Église catholique semble si absente des débats actuels sur le bien-être animal et le végétarisme ? On sent les catholiques – encore nombreux chez les éleveurs – un peu abandonnés par le clergé.

Il y a trente ou quarante ans, l’église serait intervenue dans le débat public. Au cours de mon premier travail de thèse en 1990, j’ai étudié des prises de position du clergé qui qualifiaient les protecteurs des animaux « d’hérétiques », considérant que la défense des animaux était une remise en cause de la place de l’homme.

Le clergé français est âgé et il a été largement façonné, comme beaucoup d’agriculteurs d’ailleurs, par une vision chrétienne des animaux qui date des années 1930 à 1980 où l’on pense l’animal comme une machine à produire. C’est l’une de celles qui insistent le plus dans l’histoire du christianisme sur la domination de l’homme sur les animaux.

Aujourd’hui nous sommes dans une situation particulière ; les clercs n’osent plus avoir les positions dures qu’ils avaient jusque dans les années 90 car des textes récents en faveur des animaux les en empêchent, comme la dernière encyclique du pape François, ou même de Jean-Paul II avant lui, mais aussi des textes protestants. Et il semble qu’ils se réfugient désormais dans le mutisme.

C’est le sujet central de votre ouvrage Des bêtes et des dieux (Le Cerf, 2015) : montrer qu’il n’y a pas qu’une seule vision de l’animal dans la chrétienté, qu’elle a évolué dans le temps et qu’elle diffère, par exemple, du catholicisme au protestantisme.

Une vision s’est imposée en Occident, celle d’une grande différence entre les hommes et les animaux, d’une souveraineté totale, voire impitoyable de l’homme sur les animaux ; mais qui n’est pas, par exemple, le modèle de certains protestants, d’orthodoxes ou de Saint François d’Assise, que met en avant le pape François dans sa dernière encyclique.

Il n’y a jamais une seule version d’une religion ; d’abord parce que les religions sont fondées sur des livres longs et contradictoires. Ensuite parce que chaque époque est allée piocher dans ces livres ce qui l’intéressait ; il y a des versets que l’on ne lit plus aujourd’hui alors qu’on les mettait en avant autrefois, ou des versets que l’on traduit différemment.

L’idée de ce livre, c’est de montrer que sur la question animale, il n’y a pas qu’une seule version du christianisme, et de retracer l’histoire des différents courants. La vision majoritaire s’est beaucoup inspirée de la philosophie grecque, en l’utilisant comme modèle d’interprétation de textes bibliques, souvent elliptiques sur la question animale.

Prenons par exemple cette idée de l’homme qui reçoit le souffle de Dieu, à l’inverse des animaux qui ne le reçoivent pas : le souffle de Dieu n’est pas défini dans la Bible. C’est la philosophie grecque qui confère l’âme immortelle aux hommes, et qui sera reprise par les théologies pour interpréter ce passage de la Bible.

Vous insistez sur l’importance de l’encyclique, « Laudato Si’», pour la question animale. Le pape François fait, selon vous, un pas important en faveur des animaux. Le catholicisme était jusqu’ici plutôt en retrait dans cette évolution qu’a connu la chrétienté en faveur des animaux au cours du XXe siècle, plutôt portée par les protestants et les orthodoxes.

Les animaux ne sont pas au premier plan de l’encyclique de François, comme l’espéraient les protecteurs des animaux. Pour autant, la position de François est très importante ; elle vise à revenir sur la vision majoritaire du christianisme quant à la question animale. Elle s’inspire sûrement sans le dire de théologiens protestants et anglo-saxons, et ouvertement de théologiens orthodoxes.

Si l’on prend l’histoire du christianisme, ce texte est une révolution ! François condamne l’anthropocentrisme et le fait d’avoir relié le christianisme à la philosophie grecque. Rappelons que Saint Augustin, c’est le platonisme, Saint Thomas d’Aquin c’est l’aristotélisme. La philosophie grecque a été beaucoup utilisée pour marquer une forte différence entre les animaux et les hommes ; les catholiques défenseurs des animaux ont un texte de poids mais ils ne le voient pas.

Cette encyclique est probablement une réaction à une idée qui s’est développée, surtout aux États-Unis, depuis les années 60, qui fait du christianisme le principal responsable du détachement des animaux en Occident. Cette idée est vraie à condition de préciser que ce n’est qu’une version du christianisme qui est responsable. L’idée du pape François est de bâtir une autre version, de revenir au franciscanisme. C’est une volonté de changer de christianisme.

L’une des raisons du retard de l’Église catholique serait son centralisme.

Dans le catholicisme, pour changer les choses, il faut une impulsion de la hiérarchie. Toutes les tentatives de la base ont échoué. Pour l’instant, cette encyclique a eu peu d’écho, en particulier auprès de l’épiscopat français. Toutes les encycliques ne sont pas forcément suivies. Elle a eu d’autant moins d’écho sur ce point que les protecteurs des animaux l’ont trouvée décevante.

L’Église catholique est en déclin en France. Ce changement conceptuel en faveur des animaux que vous observez dans le christianisme est-il à l’œuvre du reste de la société française, non pratiquante, non croyante ?

Oui, tenez un exemple très parlant. Luc Ferry a écrit en 1992 un ouvrage intitulé Le nouvel ordre écologique, dans lequel il accuse les protecteurs des animaux d’être des descendants des nazis, sur la base d’ailleurs d’une enquête historique complètement bâclée. Ce fut un énorme succès à l’époque. La protection des animaux était alors considérée comme un anti-humanisme.

Il y a deux ans, ce même Luc Ferry signait une tribune parue dans le journal Le Monde pour demander une évolution du statut des animaux dans le Code civil. Cela montre un retournement progressif de la société, qui ne peut plus penser comme elle le faisait il y a 30 ou 40 ans.

Pour revenir encore plus loin, en 1949, la parution du film de Georges Franju, Le sang des bêtes, sur l’abattoir de la Villette n’avait suscité qu’une curiosité intellectuelle. Aujourd’hui il provoquerait un scandale !

Dans votre ouvrage, vous concluez que les retards du christianisme sur l’évolution de la société font de plus en plus de déçus. Ils conduiraient à des conversions au protestantisme ou à des religions asiatiques, mais aussi à la création d’une nouvelle religion prônant le végétarisme.

"Une vision s’est imposée en Occident, celle d’une souveraineté totale, voire impitoyable de l’homme sur les animaux"

C’est un phénomène visible surtout sur internet dans le monde anglo-saxon ; des personnes expriment le besoin de croire en une divinité, mais ils n’arrivent plus à se lier au catholicisme à cause de la question animale, et se construisent une nouvelle religion végétarienne. Le monde chrétien ne voit pas l’arrivée de ce danger, comme il n’avait pas senti venir le retournement de discours entamé il y a 30 ans sur la question animale.

Dans quelle tradition chrétienne pourrait-on situer cette religion végétarienne ? Certains voient dans le végétarisme une évacuation des animaux de la société humaine. Autrement dit une autre voie vers ce « paradis sans animaux » dont vous parlez dans votre ouvrage comme étant l’idéal poursuivi par le courant majoritaire chrétien.

C’est la thèse de Jocelyne Porcher (chercheuse à l’Inra, ndlr), qui pense que le végétarisme va entraîner la mort de l’élevage. Le végétarisme n’est pas un ennemi de l’élevage en tout cas dans un premier temps. Il va permettre de manger moins et donc des viandes de meilleure qualité. À court terme, L214 et Jocelyne Porcher se battent pour la même chose ; et au lieu de s’en prendre aux végétariens, les agriculteurs devraient prendre à bras-le-corps les désirs sociaux actuels. Ce sont les éleveurs qui devraient faire pression sur les abattoirs.

Ensuite on pourrait penser que le végétarisme entraînerait la disparition des animaux. Mais pensez au cheval ou aux ânes. Ils ne sont plus utilisés pour le transport, mais ils n’ont pas pour autant disparu. Ils sont moins nombreux, mais ils ont probablement une meilleure vie. On pourrait imaginer la même chose pour la vache à l’avenir. On le voit déjà pour les poules. On voit bien des chiens de compagnie dans les fermes alors qu’il y a 30-40 ans, ils travaillaient ou rien.

Un tiers des Français partisans de l’interdiction de « l’élevage intensif »

Lors d’un colloque organisé par des opérateurs des filières bovines (Allice, France Conseil Élevage, FIEA, Races de France) le 14 février, le co-fondateur de l’Obsoco (cabinet d’étude) Philippe Moati est venu présenter de nouveaux chiffres issus de l’enquête sur les « éthiques alimentaires des Français », financée par la FCD, Seb, Sodebo et Terrana, et déjà dévoilée en partie en septembre. 35 % des Français interrogés par l’Obsoco pensent qu’il faut interdire « la filière d’élevage intensif », 58 % qu’il faut la réglementer, 3 % l’encourager. Par ailleurs, 73 % pensent qu’il est normal d’élever, d’abattre et de consommer des animaux, 59 % que les animaux ne doivent pas être mis au service de l’homme, 84 % que l’élevage intensif d’animaux est condamnable sur un plan moral, 55 % que l’animal est l’égal de l’homme et doit pouvoir bénéficier des mêmes droits. 77 % pensent qu’une consommation régulière raisonnable de viande ne nuit pas à la santé. 81 % pensent que l’élevage industriel est mauvais pour l’environnement. 69 % estiment qu’en mangeant de la viande issue de l’élevage industriel on participe à la souffrance animale. Philippe Moati précise que la sensibilité à la condition animale est plus forte chez les jeunes que chez les personnes les plus âgées, à l’inverse de la sensibilité à l’environnement, plus forte chez les personnes âgées. Il ajoute que l’étude de l’Obscoco porte sur une tranche d’âge de 18 à 70 ans, or, remarque Philippe Moati, « vous avez peut-être remarqué que les adolescents sont très sensibles à cette question ; ils voient souvent l’animal derrière la viande ».

Propos recueillis par Mathieu Robert



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