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Vendredi 28 juillet 2017

Roumanie : la mutation d’une agriculture en accéléré


L’agriculture en Roumanie est à l’image du pays tout entier : un secteur en mutation, très différent de ce qu’il était il y a trente ans. Mais elle a encore un potentiel de développement qui ne demande qu’à s’exprimer, pour la plus grande nécessité de l’économie roumaine. On voit ainsi l’agriculture déployer plusieurs facettes de la performance. L’Association de la presse agricole de Roumanie (Apar) a exposé fin juin plusieurs aspects de cette agriculture émergente à un groupe d’une quarantaine de journalistes, de douze nationalités différentes.


La Roumanie est méconnaissable par rapport à ce qu’elle était avant la chute du régime communiste de Nicolas Ceaucescu en décembre 1989, événement que les Roumains nomment « la révolution ». Son agriculture est aussi entrée dans le train de cette mutation accélérée, a fait ressortir un voyage de presse organisé par l’Apar, en partenariat avec le Réseau européen des journalistes agricoles (Enaj), du 20 au 24 juin.

Ce pays où, en 1989, l’on ne pouvait acheter de la farine, du sucre, de l’huile ou du café que tel ou tel jour du mois, en faisant la queue dans des files d’attente interminables, et où l’on ne trouvait pas de bananes sur les étals, a aujourd’hui un aspect proche de celui des pays d’Europe de l’Ouest. Bucarest a, comme toutes les capitales européennes, une vie nocturne animée, des lieux connectés au wifi et des pistes cyclables, et des magasins identiques à ceux des autres capitales.

Les symptômes du décollage en agriculture

Le secteur agricole roumain présente les symptômes du décollage. La valeur de la production de l’agriculture roumaine a augmenté de 144 % entre 2007 et 2016, à 134 Mrd €, a indiqué Maricel Floricel Dima, sous-secrétaire d’État à l’Agriculture le 20 juin à l’université vétérinaire et d’agronomie. La valeur de la production des grandes cultures a augmenté de 152 %, celle des productions animales de 133 % et celle des services à l’agriculture de 126 %, durant cette décennie. Le rendement céréalier, qui était de 2,1 t/ha en 1992, a atteint 4,1 tonnes en 2015.

Comme on le voit, l’agriculture roumaine partait de très bas niveaux de rendements, mais il n’empêche que ce doublement du rendement céréalier s’est fait dans un temps très court, à l’image de ce rattrapage spectaculaire effectué par la société toute entière. Résultat de cette progression : avec 5,1 millions de tonnes (Mt) de maïs exportées en 2015, la Roumanie occupe maintenant la deuxième place comme exportateur européen de maïs, derrière la France, et la sixième place sur le plan mondial. En blé, avec 3,6 Mt exportées, elle occupe la troisième place dans l’UE, derrière la France et l’Allemagne, et la neuvième place mondiale.

Mais le pays ne semble pas se contenter de ces progrès. « Bien que la productivité des grandes cultures ait fortement augmenté pendant les vingt dernières années, elle s’accroît à un rythme encore lent », a constaté Floricel Dima. Le pays a besoin de l’agriculture pour son économie. La part de l’agriculture dans le PIB roumain s’élève à 4,8 %. Plus qu’en Bulgarie (4,4 %), pays pourtant très agricole en tant qu’ancien fournisseur de denrées à l’URSS. En comparaison, le produit de l’agriculture en France représente 1,6 % du PIB et la proportion moyenne dans l’UE est de 1,3 %.

Les investisseurs veulent accélérer

Cette place à prendre est déjà exploitée par des investisseurs, qui sont en train de développer une agriculture très compétitive, parallèlement à la petite agriculture, très majoritaire en Roumanie. Des fermes de plusieurs milliers d’hectares sont en train de se monter. La visite organisée par l’Apar a ainsi montré l’une d’elles, la ferme de Braïla, 57 000 ha, détenue par Constantin Dulute, qui loue cette surface auprès de l’État roumain, sur une île du Danube qui s’étire sur 65 km, avec 11 km de large, dans l’est du pays. « Notre rendement de maïs est de 13,3 t/ha. Nous ne voulons pas faire moins de 10 tonnes », a déclaré le président du conseil d’administration d’Agricost, Lucian Buzdugan, alors que le rendement moyen roumain est de 4 t/ha. Pour parvenir à des rendements de plus de 13 tonnes, la compagnie recourt massivement à l’irrigation, l’eau étant disponible de façon illimitée. Elle recourt aussi à une technique de densification des plants de maïs : 75 000 pieds à l’hectare, contre 56 000 à 60 000 en moyenne en maïs non irrigué en Roumanie. Enfin Agricost entend aussi « maximiser le transport fluvial et maritime ».

La production de maïs d’Agricost est passée de 82 000 tonnes en 2013 à 140 000 tonnes en 2017 (prévision). La compagnie produit 417 000 tonnes de grains (maïs, blé, orge, colza, tournesol, soja, luzerne) et compte en produire 500 000 tonnes en 2018, a confié Lucian Buzdugan, qui s’emporte à propos de l’interdiction de cultiver du soja OGM en Europe : « Le soja OGM peut être importé mais pas produit dans l’UE. Pourquoi ce paradoxe ? ».

Le soja, la luzerne et le colza, cultures attractives en Roumanie

Dans ses projets de développement, Agricost compte accorder une importance grandissante au soja et à la luzerne. La société projette de porter sa sole de soja de 10 050 ha à 11 500 ha d’ici cinq ans, et surtout de porter sa superficie de luzerne de 2 500 ha à 11 500 ha. La luzerne devrait représenter ainsi 20 % de l’assolement total.

Dans la même logique, lors d’une visite chez un Français installé en Roumanie, Arnaud Perrein, ce dernier a indiqué que le soja et le colza sont des cultures intéressantes à produire avec l’irrigation en Roumanie. Pour lui, qui exploite 3 920 hectares dans la région de Ialomita (sud-est de la Roumanie), le soja et le colza sont à la fois des cultures à haut rendement (à condition d’être irriguées), et des productions valorisées à bon prix. Le fait que le soja soit une légumineuse évite l’épandage d’azote, rappelle-t-il. L’eau d’irrigation coûte peu : 12 à 13 € pour 1 000 m3 dans les nappes, ou 0,70 € pour 1 000 m3 quand il s’agit de pompages dans les fleuves. En outre, l’aide couplée versée à l’hectare au soja est de 230 € l’hectare, et de plus le soja bénéficie d’un coefficient élevé d’aide au titre des surfaces d’intérêt écologique. Mais de toute façon « même sans aide, je garderais les cultures du soja et du colza », a lancé Arnaud Perrein, qui est par ailleurs le président de l’association des producteurs de maïs de Roumanie (APPR). Le marché rémunère bien les graines de soja et de colza en raison de la présence du triturateur international Bunge, implanté non loin de là.
Signe de cette volonté partagée de développer la culture du soja européen, une association, Danube Soya, dont le siège est à Vienne, et créée sous l’impulsion de chercheurs bavarois, cherche à développer la culture du soja en Europe orientale, afin de réduire la dépendance européenne vis-à-vis de l’importation en provenance des Amériques. Parmi les membres de Danube Soya figurent les groupes coopératifs français Euralis et Axéréal.

La Roumanie compte sur l’agriculture pour son économie : la part de l’agriculture dans son PIB est de 4,8 % contre 1,3 % en moyenne dans l’UE

La Roumanie joue aussi sur la fibre « qualité »

À côté de cette agriculture de rendements élevés, prospère aussi une agriculture qui accroît la compétitivité par l’élévation de la qualité. Le défi de la qualité le plus spectaculaire exposé lors de cette visite de journalistes européens est probablement celui qu’a remporté le groupe Angelo. Fondé par une jeune Roumaine, Paula Vals, en 1992, ce groupe situé à Greci dans le parc naturel des montagnes Măcin fabrique 400 produits typiques de boulangerie, pâtisserie, viennoiseries contenant de nombreuses espèces de fruits, confitures, tocanas de légumes et autres zacuscas. Ces produits sont fabriqués selon des recettes traditionnelles très variées, issues de la diversité ethnique de multiples populations cohabitant de façon pacifique dans cette région, a expliqué Paula Vals : Grecs, Allemands, Turcs et Tatars, Lipovènes et Russes, et surtout Italiens. « Nous nous voulons ambassadeurs de ces communautés et aujourd’hui nous sommes la marque qui signe ces traditions gastronomiques locales », a-t-elle déclaré le 22 juin.

Dans plusieurs étapes de transformation dans l’usine de Greci, les procédés sont opérés de façon manuelle et non par des machines. Ce choix s’explique non seulement par la fidélité aux recettes typiques, mais aussi pour une qualité qui préserve davantage les arômes et textures originelles, a précisé Paula Vals. Un avantage de ces techniques manuelles est par exemple de réduire l’adjonction de conservateurs.

Les produits du groupe Angelo sont maintenant distribués dans les avions de la compagnie Blue Air Line. Le groupe a deux usines, cinq magasins, onze boutiques de pâtisseries, et emploie 250 salariés tous issus de la région, dans un souci clairement affiché de développement social local.

MN



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