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Lundi 20 mai 2013 | jean-marc meynard

Pourquoi certains progrès subissent un verrouillage technologique


Quel est le point commun entre un clavier Azerty et la spécialisation des exploitations et des régions dans le système agricole dominant en France ? De nombreux chercheurs, en tout cas, en voient un : ils observent et étudient ces deux thèmes au travers d’une théorie commune, baptisée « théorie du verrouillage technologique ». Un cadre également déployé pour comprendre les difficultés à réduire significativement l’usage des pesticides. Précisions avec Jean-Marc Meynard, directeur de recherche à l’Inra, l’Institut national de recherche agronomique (Paris-Grignon), qui a participé à l’étude Ecophyto R&D publiée par l’Inra en 2010 ainsi qu’à celle sur les freins à la diversification des cultures en France présentée en janvier 2013.


Agrapresse : En janvier, l’Inra restituait une étude sur les freins et leviers à la diversification des cultures en France. Une diversification qui pourrait apporter plus de durabilité aux systèmes agricoles, mais qui progresse peu. Les chercheurs se sont appuyés sur le cadre théorique du verrouillage technologique pour comprendre ce phénomène. Pouvez-vous nous l’expliquer ?
Jean-Marc Meynard : La théorie du verrouillage technologique est née il y a une vingtaine d’années de chercheurs en économie de l’innovation. L’exemple symbolique est celui du clavier Qwerty ou Azerty que nous utilisons tous sur nos ordinateurs (voir encadré, ndlr).
Cette théorie s’est développée pour comprendre pourquoi il arrive que des innovations ne se développent pas, alors qu’elles pourraient apporter des choses intéressantes à de nombreux acteurs. Ce qui se passe, c’est que tous les acteurs ont adopté des stratégies cohérentes entre elles, et cohérentes avec les tendances lourdes de l’évolution économique et technologique. Les liens économiques, sociaux, techniques, culturels, qui existent entre les acteurs (on parle de « système sociotechnique ») sont très forts. Ont alors du mal à se développer les innovations qui ne sont performantes que si plusieurs acteurs changent simultanément de stratégie. Cette théorie a ensuite été utilisée par des sociologues de l’innovation et est aujourd’hui interdisciplinaire. Ce qui permet de réellement comprendre la nature du verrouillage.

Cela signifie-t-il qu’un système verrouillé ne laisse pas de place à l’innovation ?
Non. Cette théorie repose sur l’idée selon laquelle un système socio-technique va être favorable au développement de certaines innovations : celles qui sont cohérentes avec son propre fonctionnement. Mais il en bloque d’autres. Ainsi, l’étude Ecophyto R&D a montré que certaines solutions alternatives aux pesticides, qui conduisaient à remettre en cause l’organisation des relations entre acteurs, sont peu diffusées, même quand leur efficacité était prouvée (mélanges de variétés, associations céréales-légumineuses…). Elles sont bloquées par le système dominant. A l’inverse, les outils d’aide à la décision, qui permettent d’ajuster les traitements phytos sans remettre en cause l’organisation du système sociotechnique, sont largement diffusés.

Quels sont les cas de verrouillage technologique que vous identifiez en agriculture ?
Il y a un double verrouillage technologique en agriculture, décrit par des travaux de recherche à l’étranger comme en France : autour d’une protection des plantes basée sur les pesticides, déjà évoquée, et autour de la spécialisation des productions. Et les deux sont liés, puisque les rotations courtes ne sont possibles que grâce aux pesticides. Le monde professionnel agricole s’est organisé autour de systèmes agricoles qui se sont peu à peu spécialisés par filières (soit végétales, soit animales), en même temps que régressait la polyculture-élevage. Ainsi, les entreprises de transformation sont adaptées à ce qui est produit dans les bassins dans lesquels elles sont implantées. Les exploitations laitières, par exemple, sont concentrées autour des laiteries, la collecte du lait supposant que le nombre de producteurs et les distances soient économiquement raisonnables. Les régions de grande culture se sont, quant à elles, équipées en industries spécifiques et en silos de stockage de grande capacité. Conséquence : il semble très compliqué qu’une production nouvelle s’implante dans une région, car les industriels qui pourraient la transformer n’y sont pas présents. De plus, les compétences en conseil sont naturellement organisées en fonction des cultures ou des élevages présents sur le territoire. Donc si vous souhaitez vous diversifier, il va falloir aller chercher le conseil ailleurs.

La spécialisation rend donc encore plus difficile l’adoption de certaines techniques…
D’autant plus que la spécialisation par exploitations et par bassins de production agricole est un système qui est d’une grande efficacité par rapport au critère économique, et justement, on a demandé à l’agriculture d’être efficace sur ce plan. Mais actuellement, la société demande également à l’agriculture d’être performante sur le plan environnemental. Dans un système très spécialisé, cela revient à mettre en avant l’intérêt d’une re-diversification. Par exemple, pour la gestion des éléments fertilisants : aujourd’hui, certains territoires ont de l’azote et du phosphore en excès, lié à la concentration des élevages, alors que d’autres sont essentiellement dépendants de l’engrais minéral. C’est un système qui peut paraître aberrant du point de vue de la gestion des ressources (non renouvelables, rappelons-le), mais qui correspond à un optimum sur le plan économique et fonctionne très bien par rapport à ce critère. De même, les rotations de plus en plus courtes que l’on observe en France (et dans de nombreux autres pays) sont liées à une spécialisation des collecteurs et industriels locaux, mais aussi au fait que la sélection végétale se concentre, pour des raisons économiques compréhensibles, sur les espèces les plus cultivées, aggravant le handicap de rentabilité des autres espèces.

C’est donc un constat de blocage. Cette théorie permet-elle d’imaginer des solutions ?
Oui. Mais elle amène à réfléchir différemment aux solutions. Car elle montre que le blocage vers l’évolution dans d’autres directions est collectif, il ne vient pas de la mauvaise volonté d’un acteur. C’est l’ensemble du système qui est verrouillé, pour des raisons qui entremêlent aspects économiques, sociaux, techniques et culturels. Le verrouillage est systémique, le déverrouillage doit l’être aussi. Une action dans une seule direction, s’adressant à une seule catégorie d’acteurs, ne peut suffire. Et certains exemples le montrent : ainsi la prime accordée aux protéagineux a permis une légère augmentation des surfaces, mais qui n’a pas duré : augmenter l’offre n’a pas suffi pour que la filière s’organise.

Comment éviter ces écueils ?
La théorie, et les expériences dans d’autres secteurs, nous apprennent que c’est un ensemble d’actions coordonnées qui sont nécessaires pour déverrouiller. D’abord, un changement des règles du jeu au niveau européen ou national, pour inciter l’ensemble des acteurs à faire évoluer leurs stratégies (nous appelons cela un changement du paysage socio-technique), ce qui suppose un fort volontarisme politique… Ensuite, il faut permettre le développement de ce que nous appelons les niches d’innovation, où se consolideront, à l’abri du système dominant, les innovations alternatives et les réseaux d’acteurs qui leur sont liés. Ces niches d’innovation alimenteront le système dominant et l’aideront à changer, pour s’adapter aux nouvelles « règles du jeu ».

Cela veut-il dire que toute évolution d’un système « verrouillé » ne se fera pas sans douleur ?
Certainement pas sans douleur, mais pas non plus sans bénéfice collectif. La modernisation de l’agriculture des années 1960 a résulté d’un déverrouillage du système sociotechnique antérieur qui a été fortement poussé par les pouvoirs publics. Aujourd’hui, la réduction des pesticides, par exemple, malgré un consensus sur son intérêt pour l’environnement et la santé publique, ne s’opère pas spontanément. Je crois qu’il y a deux manières de voir les choses. D’un côté, on peut être tenté d’appliquer des contraintes (taxes, réglementations…) aux seuls agriculteurs. Ce sera douloureux pour eux mais, comme le verrouillage technologique est collectif, pas forcément efficace. Une vision que je préfère est que les pouvoirs publics incitent, par différents moyens, tous les maillons (filières, conseil, développement, sélectionneurs, chercheurs, …), à développer des innovations agro-écologiques, à faire évoluer leurs stratégies en intégrant ces innovations et ainsi à faire évoluer le système sociotechnique dans son ensemble vers d’autres solutions. C’est douloureux dans le sens où il faut changer des habitudes. Mais cela n’est pas forcément si coûteux. Car les acteurs qui ont développé des solutions agro-écologiques dans des niches d’innovation montrent qu’il y a déjà pas mal de choses au point.

Le terme de verrouillage est fort. Il peut sembler péjoratif.
Le terme est certes fort, mais pas péjoratif. On parle bien de verrouillage vis-à-vis de la diffusion et de l’appropriation d’innovations. Je l’ai dit, c’est dans un système très efficace vis-à-vis des critères qu’il s’est fixé que le verrouillage se révèle, au moment où les critères changent. Les acteurs du système dominant vont dire qu’ils n’ont pas de marge de manœuvre, et, de leur point de vue, c’est vrai. Le rôle des pouvoirs publics va être de leur redonner des marges de manoeuvre, pour que les innovations jugées d’intérêt général se développent. C’est au politique d’affirmer à un moment ce qui est d’intérêt général.
Rédaction Agra Presse Hebdo