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Vendredi 13 octobre 2017

L’homéopathie vétérinaire séduit de plus en plus malgré une efficacité à prouver


Alors qu’une récente polémique a de nouveau enflammé la médecine au sujet de l’efficacité de l’homéopathie, cette « thérapie alternative » séduit de plus en plus d’éleveurs. Pas seulement en agriculture biologique où elle est recommandée, mais aussi en élevage conventionnel. Son développement témoigne d’une volonté d’un nouveau rapport à l’animal.


Fin septembre, le Conseil scientifique des Académies des sciences européennes (EASAC) publiait un communiqué confirmant l’absence de preuve scientifique de l’efficacité de l’homéopathie au-delà d’un effet placebo, y compris en médecine vétérinaire. Aussitôt, le Syndicat national des médecins homéopathes français (SNMHF) produisait un communiqué pour dénoncer une sélection selon lui contestable des recherches existantes.

Ce débat n’est pas nouveau, avec à chaque fois en ligne de mire le possible déremboursement de cette thérapie. En médecine vétérinaire, l’enjeu n’est certes pas là mais l’attrait croissant de l’homéopathie interroge sur les besoins revendiqués par les éleveurs.

Pas de démonstration en études randomisées

La plupart des études randomisées en double aveugle, standard de la preuve d’efficacité d’un traitement, montrent que l’efficacité de l’homéopathie ne serait pas supérieure à celle d’un placebo. Il s’agit de la position officielle de la science, représentée par l’EASAC, même si le SNMHF minoritaire cite, lui, plusieurs études aux conclusions contraires.

Certains scientifiques, isolés, osent une critique méthodologique. « L’essai randomisé en double aveugle recherche des effets reproductibles chez des patients pris au hasard. Or, l’homéopathie prétend soigner chaque malade avec un traitement qui lui est propre, en fonction des symptômes de la maladie mais aussi de l’observation du patient. Pour tester statistiquement un traitement personnalisé, il faudrait donc un nombre très élevé d’individus », expose le Dr Jean-Philippe Jaeg, professeur à l’École vétérinaire de Toulouse, qui a encadré une thèse sur la perception de l’homéopathie.

Un argument balayé par le Pr Jean-François Bach, médecin et membre de l’Académie des sciences : « Il est vrai que les essais cliniques ne peuvent pas montrer des résultats pour des individus mais je suis sceptique sur la capacité des homéopathes à proposer des traitements vraiment personnalisés. Je ne vois pas pourquoi ce type de produits bénéficierait d’une dérogation à la validation demandée pour les autres mises sur le marché ».

L’homéopathie plébiscitée en AB

Malgré l’avis de l’EASAC, l’homéopathie est recommandée par le règlement européen de l’agriculture biologique comme traitement de première intention en cas de problème sanitaire survenu malgré la mise en œuvre de mesures prophylactiques.

Chiffrer son utilisation en France s’avère difficile. « L’utilisation de l’homéopathie n’est soumise à aucune déclaration ou inscription. Cependant, des centaines d’éleveurs s’y intéressent depuis que des formations sont proposées dans les réseaux GAB depuis une vingtaine d’années », constate Olivier Linclau, représentant de la Fédération nationale de l’agriculture biologique (Fnab) à la commission santé animale de l’Itab (Institut technique de l’agriculture biologique).

Le projet CedABio, porté par l’Itab et l’Institut de l’élevage, suit depuis 2009 une centaine d’exploitations laitières pour estimer les écarts de pratiques et leurs incidences entre systèmes conventionnels et biologiques. Il a pu montrer que 75 % des éleveurs bio pratiquent l’homéopathie. Cette étude a pu, elle, montrer une situation sanitaire équivalente entre les exploitations conventionnelles et biologiques, y compris avec l’usage de l’homéopathie, qui peut ne pas être exclusif mais couplé à de la phytothérapie, aromathérapie ou autres traitements alternatifs.

De plus en plus de conventionnels

La Fnab met en avant l’homéopathie en première ligne comme un outil du plan EcoAntibio2 qui vise à limiter l’antibiorésistance en élevage. Plus généralement, l’homéopathie est surtout vue comme un outil de prévention, rappelle Catherine Experton, experte élevage de ruminants à l’Itab : « L’Itab recommande cette approche dans une démarche plus globale d’élevage extensif, plus sain pour l’animal. La prévention reste l’objectif premier. En curatif, les techniques évitant le recours aux antibiotiques doivent primer pour respecter le cahier des charges de l’élevage biologique qui limite le nombre de traitements allopathiques par an. Si aucune amélioration n’est visible, le recours à l’allopathie reste possible ».

L’approche séduit de plus en plus largement, en dehors des limites de l’élevage biologique. « Depuis 4 ou 5 ans, je reçois des demandes de formation de nombreux éleveurs conventionnels. Ils subissent la pression de la réglementation concernant l’usage des antibiotiques, en particulier le délai d’attente en cas de traitement avant la mise en production de lait ou viande », explique le Dr Patrice Rouchossé, vétérinaire homéopathe formateur en Ardèche.

C’est le cas de Fabien Juge, éleveur depuis 1990. « Nous avons toujours utilisé un peu d’homéopathie. Nous sommes maintenant engagés en conversion bio et voulons traiter toutes les pathologies courantes de cette manière, explique-t-il. D’autres éleveurs autour de moi commencent à être intéressés, beaucoup pensent que ça fonctionne mais ont peur de s’engager car c’est une technique qui demande une formation longue ».

Une technique qui rejoint la sensibilité à l’observation de l’animal

Quoi que l’on pense de son efficacité, la pratique de l’homéopathie va de pair avec une observation fine de l’animal, qui suppose une nouvelle proximité avec le vétérinaire et une entraide entre éleveurs. Le coût moindre de ces traitements ne serait pas un argument prioritaire pour des éleveurs en recherche d’une nouvelle façon d’être acteur de la santé de leur cheptel.

Elle se pratique autour de groupes locaux animés par un vétérinaire, comme celui évoqué dans l’ouvrage Homéopathie à la ferme, des éleveurs racontent (Ed. Repas). « Ce qui est sûr : cette technique donne du sens à la pratique des éleveurs et rejoint leur sensibilité d’observation de l’animal », remarque le docteur Polis.

Beaucoup de vétérinaires praticiens sont convaincus

Les écoles vétérinaires sont frileuses à l’évoquer. « Les médecines dites alternatives n’ont pas de place “officielle” dans notre cursus académique. Des présentations sont faites aux étudiants afin de les préparer à ce type de pratique que l’on retrouve dans l’élevage biologique », confirme ainsi le Dr Yves Milleman de l’École vétérinaire de Maisons-Alfort. « Des formations sont pourtant organisées par les chambres d’agriculture et financées par le fonds Vivea, ce qui était inimaginable il y a 20 ans », apprécie le Dr Polis.

Beaucoup de vétérinaires sont déjà convaincus. Dans sa thèse sur la perception de l’homéopathie vétérinaire, encadrée par le Dr Jaeg, Valentine Bihl a noté que pour 53 % des vétérinaires praticiens ayant répondu à sa sollicitation nationale, l’homéopathie est efficace sur les animaux. Ils sont seulement 30 % des vétérinaires enseignants-chercheurs à le penser.

Noëlle Guillon



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