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Vendredi 09 février 2018


À quelques semaines de la fin des négociations commerciales entre fournisseurs et distributeurs, Francis Amand, le médiateur des relations commerciales agricoles, explique sa mission consistant à objectiver les informations fournies par les différentes parties prenantes, dont il a été chargé par le gouvernement mi-janvier. Une mission qui, comme il l’espère, pourrait permettre de favoriser une conclusion vertueuse des négociations en cours. Francis Amand perçoit une prise de conscience chez les distributeurs d’être arrivés au bout du modèle basé sur la guerre des prix. Pourtant, il se garde bien de dire qu’il a constaté un vrai changement des pratiques.


Dans le cadre des négociations commerciales, vous êtes chargé par le gouvernement depuis le 19 janvier d’une mission d’objectivation des informations fournies par les parties prenantes. Constatez-vous une amélioration des pratiques, et en quoi consiste votre mission ?

Il est encore trop tôt pour dire si nous allons dans le bon sens. Notre mission d’objectivation ne nous permet pas encore de trancher, mais de donner du crédit à ce qui se dit ici ou là, de réussir à distinguer ce qui relève de la rhétorique ou pas. Il est intéressant de savoir avant la fin des négociations à quel niveau de prix les premiers contrats se sont conclus et éventuellement favoriser une issue vertueuse des négociations en cours. L’objectif est que nous puissions donner un aperçu assez précis lors du comité de suivi qui se tiendra une dizaine de jours environ avant la fin des négociations commerciales le 1er mars, soit d’ici la semaine prochaine.

Ma mission repose essentiellement sur deux points. D’une part, apprécier "la robustesse" de ce que les différentes parties prenantes avancent en examinant la convergence entre ces informations et s’il est possible de les recouper. Et, d’autre part, savoir si les contrats passés à date se sont conclus plutôt à la hausse ou à la baisse, et dans quelle proportion.

Nous avons également demandé aux enseignes de nous décrire ce qu’elles ont mis en place pour favoriser le respect des engagements de la charte. En fait, nous sommes en train de mettre un dispositif d’observation en place dans l’espoir qu’il perdurera sous une forme reconnue par l’ensemble des parties prenantes.

Le gouvernement pourrait-il prendre des mesures, si vous constatez une dérive inquiétante à dix jours de la clôture des négociations commerciales ?

Le ministre de l’Économie a déjà annoncé qu’il donnerait sans délai toutes les suites appropriées aux infractions relevées, et mandaté la DGCCRF pour cela. Cette dernière mène ses propres enquêtes car je suis tenu par un engagement de confidentialité qui m’interdit de lui communiquer ce que les opérateurs me transmettent. Il pourra aussi convoquer les enseignes si les informations qui me remontent caractérisent une dégradation manifeste du climat de la négociation, afin d’encourager les bonnes pratiques qui auront pu être constatées et dissuader les pratiques néfastes avérées.

Qui sont vos principaux interlocuteurs ?

J’interroge les fédérations, les unions de fédérations mais aussi des entreprises, petites et grosses, dont certaines me saisissent directement et viennent alors avec des contrats signés. Et j’ai des contacts réguliers avec les distributeurs. Le contact direct avec les entreprises est très utile car la qualité et le produit de la négociation sont très variables même au sein d’une même filière. Il faut donc se méfier de tout discours global qui ne tient pas compte de ces disparités.

Rencontrez-vous des réticences de la part de certains distributeurs ou de certains fournisseurs, ou constatez-vous un manque de transparence flagrant à votre égard ?

Il est encore trop tôt pour savoir si tous joueront le jeu mais je reste optimiste. Certes, les fournisseurs ont des inquiétudes légitimes sur les mesures de rétorsion que certains distributeurs pourraient prendre à leur encontre. Mais je leur ai donné la garantie de leur anonymat. De leur côté, les enseignes n’ont pas intérêt à s’abstenir, au risque qu’on pense qu’elles ont des choses à cacher. Certes, elles peuvent me dire des demi-vérités, mais ce n’est pas une stratégie gagnante à moyen terme car nous recoupons les informations.

Le plus important au fond est d’entretenir un dialogue entre les parties. L’amélioration des pratiques de négociation procède en partie de la répétition de leurs échanges sous l’œil d’un tiers de confiance.

Plusieurs gouvernements ont essayé de mieux encadrer les négociations commerciales pour éviter les dérives préjudiciables aux filières. Pensez-vous que les choses ont vraiment changé ?

Même si certains ne l’appliquent pas encore, la Loi Sapin 2 a permis dans un certain nombre de cas de tenir compte des prix agricoles dans les négociations commerciales. La loi EGA apportera de nouvelles améliorations si les parties prenantes se saisissent de ses potentialités.

Sur ce point, je ressens une prise de conscience notamment chez les distributeurs qui reconnaissent qu’avec la guerre des prix, nous sommes arrivés au bout d’un modèle. Tous comprennent que le système d’achat et de valorisation de l’alimentation doit changer.

Êtes-vous en contact avec la DGCCRF ?

Nous échangeons sur un plan général mais ne nous communiquons pas nos constatations. Dans le cadre de ma mission de médiateur, je suis en effet tenu par une obligation de confidentialité et ne peux faire aucune exploitation nominative de toutes les informations recueillies. C’est justement l’absence de toute communication nominative qui fait que les opérateurs me donnent des informations.

Avez-vous vu émerger de nouvelles pratiques délictueuses cette année ?

Il est encore trop tôt pour le dire. Les fournisseurs disent plutôt que rien n’a changé, ce qui est en soi décevant. Il semble toutefois que les distributeurs tiennent mieux compte du coût des matières premières agricoles dans leurs négociations. Mais ceci peut être un bien pour un mal si aucune négociation n’est possible sur les autres aspects du prix de revient du produit alimentaire. En tout état de cause, la « guerre des prix » ne s’est pas interrompue puisqu’elle continue sur les produits non alimentaires.

Avec la guerre des prix, certains consommateurs n’ont-ils pas perdu la notion de la valeur de l’alimentation ?

C’est certain que la publicité autour du prix le plus bas a pu leur faire perdre leurs repères. Il faut éduquer, reconstruire et recréer du lien entre l’amont, l’aval et les consommateurs, et rendre ces derniers plus responsables.

"Notre mission doit permettre de donner du crédit à ce qui se dit ici ou là, et de réussir à distinguer ce qui relève de la rhétorique ou pas"

"Il semble que les distributeurs tiennent mieux compte du coût des matières premières agricoles"

Propos recueillis par Perrine Delfortrie



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